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Baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur!

J’ai appris à faire du vélo, comme la majorité d’entre les gens de mon âge, avec des petites roulettes et des écorchures aux genoux. Puis j’ai pratiqué pour aller d’une multitude de points A à une autre multitude de points B (les enfants des années 80 qui n’avaient qu’une seule mission le matin à 9h: rentrer vivant le soir à 20h).

À l’époque, tout le monde faisait « du vélo ». Vélo de course ou de ville, puis éventuellement un « vélo cross » (la grande classe ceux qui en avaient un!), l’équivalent du VTT aujourd’hui. Mais toujours « du vélo ». Et chacun savait ce que ça voulait dire: pédaler comme un forcené, en danseuse dans les côtes et les yeux plissés sur le plat pour aller plus vite. Le vélo était l’instrument démocratiquement universel: la mercière du marché et le coureur du Tour de France disposaient de la même mécanique de base. Et on appelait ça, bien entendu… un vélo.

La Fée Électricité se penche sur le berceau de la Petite Reine

Puis, dans les années 2000, des ingénieurs ont eu l’idée de mettre un moteur électrique et une batterie sur les vélos du commerce. Même mécanique, mais un moteur qui entraîne la roue motrice: l’effort est divisé par 10. Une révolution.

On a naturellement appelé ces petites merveilles des « vélos électrique » ou, pour les plus techniciens, des « Vélos à Assistance Électrique » (VAE). Vous aviez 2 options pour décrire votre pur-sang, ou faire votre choix au magasin: un « Vélo » ou un « vélo électrique ».

Puis le temps est passé, les VAE se sont démocratisés (dans une certaine mesure). De « gadget pour feignasse », les VAE sont devenus un véritable moyen de transport alternatif à la voiture, pour des usages de plus en plus identifiés (mobilité professionnelle, courses, transport doux et à garage facilité en ville, etc.). Quelle que soit sa condition physique, on peut désormais faire du vélo pour se déplacer, pas seulement pour faire du sport.[1]Une personne qui voulait aller au travail en vélo, mais pour qui le trajet était une rude et longue montée, arrivait en sueur, avec pour seule possibilité d’aller prendre une douche avant … Continue reading

Nouveau mot pour vieil objet

Et puis quelque chose de curieux s’est passé à la fin des années 2015: un nouveau terme est apparu: celui de « vélo musculaire ». Ce néologisme désigne un concept pourtant éprouvé: celui de « vélo pas électrique » (c’est-à-dire le vélo que tous les humains ont connu depuis l’invention de la petite reine). Pourquoi?

Un néologisme ne naît jamais par hasard: il répond toujours à un besoin (faute de quoi il s’éteint très vite). Le besoin ici est de matérialiser le glissement culturel de la population, qui considère aujourd’hui le vélo électrique comme étant « la norme ».[2]Attention, on parle de la population « standard »: la frange la plus sportive des gens continue de ne connaître que le vélo non électrique.

Inversion de paradigme en cours

Progressivement, ce terme de « vélo musculaire » est en train de s’implanter; aujourd’hui, dans les magasins ou dans les discussions, se réaliser ce glissement sémantique:

« Bonjour, je voudrais acheter (ou louer) un vélo. »

« Très bien Monsieur, quel type de vélo: musculaire ou électrique? »

L’Histoire se dirige tout droit, et sur une échelle de temps de quelques années seulement, de « un vélo normal ou électrique? » à « un vélo normal ou musculaire? ». Le vélo électrique est passé du statut de « feignantise honteuse » à « moyen de transport à part entière, silencieux, écologique et pratique ».[3]Je sais bien que certaines personnes me diront que, de ce qu’elles entendent, le glissement lexical ne s’est pas encore opéré (« chez moi on ne dit pas musculaire »). C’est … Continue reading

Témoigner de l’Histoire

C’est un glissement insensible, mais qu’on remarque presque par inadvertance lorsque la transition s’est effectuée.

Cela m’a amusé de réaliser que je pouvais décrire ce changement en l’ayant vécu, et j’ai voulu le partager avec vous.

Les lecteurs qui liront ce billet lorsqu’il sortira pourront sans doute dire qu’ils ont vécu la même expérience.

N’hésitez pas à regarder autour de vous, et constater ce que vous vivez comme changements linguistiques.

– Regarde les choses en face, papa : la saison est finie !


– Tu plaisantes j’espère ? Avec ce temps, j’atteins ma fréquence cardiaque optimale en un rien de temps !

Notes

Notes
↑1 Une personne qui voulait aller au travail en vélo, mais pour qui le trajet était une rude et longue montée, arrivait en sueur, avec pour seule possibilité d’aller prendre une douche avant que quiconque accepte de l’approcher!
↑2 Attention, on parle de la population « standard »: la frange la plus sportive des gens continue de ne connaître que le vélo non électrique
↑3 Je sais bien que certaines personnes me diront que, de ce qu’elles entendent, le glissement lexical ne s’est pas encore opéré (« chez moi on ne dit pas musculaire »). C’est bien entendu vrai: l’acceptation des nouveaux termes n’est jamais homogène sur la population. On parle de plus de « changement de versant » lorsque une majorité de personnes, a fortiori de professionnels, emploient la nouvelle formulation

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