
Nous voulons tous être les meilleures versions possibles de nous-mêmes. Qu’on soit parent éduquant ses enfants, enquêteur de police, peintre, développeur en informatique, couple uni ou équipe de management, le terrain nous incite à nous améliorer. Pourquoi? Parce qu’une pratique, quelle qu’elle soit, ne réussit jamais à tous les coups. Une compétence n’est jamais acquise à 100%. Ce qui signifie devoir faire face, tôt ou tard, et plus ou moins régulièrement, à des échecs. Or l’échec est désagréable. Et c’est ce manque de récompense qui nous motive à vouloir éviter les échecs. On peut bien évidemment ignorer les échecs, fermer les yeux sur nos lacunes, voire les défléchir sur d’autres. Nous n’aborderons pas ce point ici. L’autre alternative est donc de… s’améliorer.
Lorsqu’on souhaite améliorer un concept, une pratique, une réflexion, etc., il est naturel de regarder ce qu’on fait, et de partir de cette base pour améliorer les choses.
Commençons par examiner quelques exemples connus. Deux exemples sont donnés. Le premier propose de prendre de la hauteur sur l’histoire humaine. Le second, plus resserré, plus individuel, parle de la pratique de la randonnée en montagne, mais sera transposable quasiment au mot près à d’autres choses, comme par exemple la navigation.
L’exploration: une succession sans fin de progression-réinventions
Dès que l’Homme a été en capacité de quitter son berceau, il a commencé à explorer son environnement. Chaque pas agrandissait sa connaissance. Et il a parcouru la terre en découvrant et colonisant de nouveaux endroits. Puis il est arrivé au bout: une masse liquide qui ne le portait pas et pouvait le tuer en quelques minutes. Impossible d’aller plus loin. Il a donc obliqué à droite, explorant la terre dans cette nouvelle direction, avec toujours la mer comme limite, tout en améliorant ses techniques d’exploration: cheval, roue, char, etc.

À force d’explorer cet inconnu, il s’est aperçu qu’il était revenu à son point de départ: il avait exploré la totalité de son environnement. Il était arrivé au bout. Il pouvait tranquillement continuer à améliorer ses capacités de déplacement et d’interaction avec « son monde ».
Mais il était toujours bloqué par cette mer qui lui refusait son accès. Et aucun des progrès qu’il avait faits pour explorer son monde ne lui était d’une quelconque utilité.
Il a dû renoncer. À ce qu’il avait créé, amélioré, pensé, fait progresser. Il lui fallait réinventer. Recréer. Repartir de zéro. Pour se donner de nouvelles possibilités, alors même qu’il pensait être arrivé au sommet de la compétence d’exploration.
Repartir de zéro? Non, pas vraiment non plus. Oui, ce qu’il avait fabriqué et construit lui était d’une utilité nulle dans ce nouvel environnement marin. Mais il avait acquis de l’expérience en ingénierie, en méthodes de constructions, en concepts utiles. Cette réinvention s’est appuyée sur l’expérience amassée dans son modèle précédent d’exploration terrestre.
L’Homme a donc inventé et perfectionné la navigation: barque, pirogue, galère, cogue, caravelle, galion, corvette, frégate, etc. Chaque progrès lui ouvrait un peu plus les portes du monde aquatique. Et, à force de parcourir ce nouveau chemin de progrès, les mers et océans lui furent entièrement accessibles. De la même façon qu’il avait exploré la terre, il put agrandir son univers en y ajoutant tout le domaine liquide.
Cette histoire est sans fin: après avoir atteint le « sommet » sur terre, puis sur mer, l’Homme se tourna vers les airs, puis vers l’espace, etc.
Quel est le point commun entre toutes ces évolutions successives?
À chaque fois, l’homme a investi un champ de compétence (l’exploration terrestre, puis l’exploration marine, aérienne, spatiale), puis a perfectionné autant qu’il le pouvait ce champ de compétence, jusqu’à en atteindre le sommet (ou en tout cas un sommet relatif acceptable). Mais à chaque fois, pour explorer un nouveau champ de compétence, il a dû changer de paradigme, se réinventer totalement; accepter de se détourner des immenses progrès qu’il avait faits dans le domaine de compétence précédent, pour repartir quasi de zéro dans ce nouveau domaine, qu’il a à son tour perfectionné jusqu’à en atteindre un sommet. Et ainsi de suite.

Alpinisme: vers le sommet et au-delà
Imaginez-vous avec un groupe d’amis. Vous êtes peu expérimenté en la matière, mais vous vous fixé le but d’aller au sommet d’une montagne qui vous attire. Vous voilà donc en train de parcourir, avec vos amis, un chemin de montagne. Le but: aller au sommet: toujours améliorer son altitude pour arriver tout en haut. Le principe de départ que vous vous êtes fixé est simple: on regarde où on en est sur le chemin, et on tente d’aller plus haut. Si on rencontre un obstacle, on peut prendre un peu de recul, examiner l’obstacle, et trouver une manière de le contourner, de le traverser, de passer par-dessus, par-dessous, outre…

Partant de là, si on fait preuve de suffisamment de compétence, de sagacité, de capacité d’analyse, on peut triompher de tous les obstacles pour arriver en haut de notre chemin.
Oui, mais…
Le haut du chemin n’est sans doute pas le haut de la montagne. Et pourtant, là où on est arrivé, on ne peut pas aller plus haut. Si on veut monter encore plus haut sur notre montagne, on doit accepter de redescendre, pour trouver un chemin qui mènera plus haut encore.
Mais il faudra, tôt ou tard, accepter de repartir de zéro ou presque, pour mettre à plat ce qu’on a déjà exploré, les obstacles qu’on a rencontrés, les ravins qu’on a dû contourner, les crevasses d’où on a dû sortir. Tout cela pour pouvoir explorer un tout autre chemin, qu’on ne connaît pas. On choisira ce chemin avec des critères fondés sur notre expérience accumulée, en espérant sans en avoir aucune certitude que celui-là nous mènera au sommet, ou, à tout le moins, à une altitude plus élevée.

Améliorer sa pratique dans son domaine d’activité est exactement équivalent à marcher sur un chemin sur une montagne, par temps de brouillard: on peut voir grosso-modo quelle a été la progression de notre pratique, on peut voir des améliorations locales, mais on n’a aucune vue sur le long terme, ni même sur l’ensemble des pratiques de notre domaine, qui serait équivalent à posséder une carte infiniment précise de l’intégralité de la montagne, ce qui n’existe pas dans le monde des champs de compétences.
On peut suivre des formations, échanger des pratiques avec des pairs. C’est comme demander conseil à un guide, ou parler en groupe des randonnées que chacun a faites, pour mettre en commun ses réussites et ses échecs.
Mais si loin qu’on aille dans le perfectionnement de son modèle, il faut, de temps en temps, accepter de remettre à plat toute sa pratique dans son domaine, d’en faire un bilan, une « carte de l’exploré », avec ce qui fonctionne selon quel contexte, les pièges récurrents, les dangers, les facilitations et accélérations, et les limites bloquant toute nouvelle possibilité. Et avoir l’humilité de se dire que, peut-être, ce qu’on a déjà mis en œuvre ne constitue pas la base idéale de notre pratique, et que partir sur d’autres fondations donnerait peut-être au final un meilleur résultat.
Cela peut être très inconfortable. Et également très frustrant. Pas facile de devoir « jeter tout ce qu’on a construit » au fil des ans pour « recommencer de zéro ». Sauf que ce point de vue n’est pas pertinent.
On ne recommence pas de zéro: on réorganise toute l’expérience éparse qu’on a accumulée sur le temps moyen, pour en faire un tout cohérent, rationnel, élagué de tous les restes de branches mortes qui côtoient les pratiques améliorées.
Ce n’est en aucun cas un autodafé de sa pratique, mais bien une renaissance, un level-up, un upgrade (mettez ici l’anglicisme mélioratif de votre choix)… Et cette renaissance n’est possible que si vous avez pu confronter votre modèle antérieur à la réalité de votre terrain. Cet upgrade ne peut se faire que si vous avez déminé ce qui devait l’être dans votre pratique, regardé les failles de votre ancien système, débusqué les peaux de bananes sur lesquelles vous avez glissé.
Donc, loin du jet aux orties de votre travail antérieur, cette étape consacre au contraire toute l’expérience que vous avez accumulée, et qui vous servira de base pour la suite. Vous seuls (en tant qu’équipe), et à ce stade seulement, pouvez le faire.
Soyez en fiers, et félicitez-vous en !
Un exemple? C’est parti!
Itinéraire d’un apprenti papa
Vous êtes l’heureux papa d’un bambin normal: rieur, facétieux, capricieux, qui mange, dort, régurgite, joue et fait le bonheur de ses parents.
En bon papa débutant que vous êtes, vous vous attachez aux principes qui vous semblent justes pour que votre enfant fasse la fierté de toute l’humanité au cours de sa vie. En commençant par lui apprendre à dire sitôplait, maci, bonjour, et que mettre son doigt dans quel qu’œil que ce soit n’est pas une pratique encouragée.

Jour après jour, vous allez tester vos principes à l’aune des réactions de votre progéniture, de sa maman, ainsi que du reste de la commuauté. Vous allez, à mesure que vous testez, constater que certaines remarques marchent mieux à certains moments qu’à d’autres. Vous allez voir ce qui déclenche systématiquement de l’opposition; éprouver ce qui calme ou non votre enfant. Expérimenter les notions d’enjeux de pouvoir entre vous et Sa Majesté Rejeton Ier. Le maître mot est lâché: la tête dans le guidon parental, vous allez, d’une action à l’autre, vous a-d-a-p-t-e-r.
Lorsque la princesse #2 pointera le bout de ses cheveux pour rejoindre son grand frère, vous aurez eu le temps de prendre du recul sur tout cela, pour dégager des grands principe. Expliquer le pourquoi du rejet de tel ou tel comportement porte plus ses fruits en contexte serein que durant une crise. La notion d’enjeu, elle, est absolument universelle et doit être désamorcée sans laisser de place à l’exception. Et si Maman dit non, Papa aussi, quitte à s’empailler conjugalement a posteriori.
L’éducation de Sa Sérénissime Altesse II ne partira pas d’un inventaire à la Prévert, d’une litanie de « choses qui marchent », mais de l’application de quelques principes qui seront ni plus ni moins que l’agrégation de cette liste de micro-actions. Vous avez pris du recul. Vous avez remplacé (et non néantisé) votre liste fastidieuse durement construite à la sueur de votre autorité par des principes bien plus robustes et sécurisants. Et c’est ce jeu de préceptes que vous allez utiliser, améliorer, affiner, avant de repartir sur une liste encore bien meilleure pour Sa Grandiloquence III.
Vous avez compris le principe: pour l’enquêteur de police, peintre, développeur en informatique, couple uni ou équipe de management, la mécanique se décline pratiquement à l’identique. Seuls les principes fondamentaux qui généralisent la liste d’expérience changeront. Mais c’est tout.
Conclusion
Que retenir de tout cela?
Améliorer sa pratique est essentiel, quel que soit son domaine. La voie principale choisie par la majorité des personnes, des équipes, des organisations, et qui est en soi une excellente voie, est de se poser régulièrement, faire un examen de sa pratique durant la période passée. On liste ce qui a fonctionné ou non, ce qu’on aurait pu mieux faire, ce qu’on a bien fait. De là on tire une pratique améliorée, qui tient compte des points forts tout en essayant de lisser ou améliorer les points faibles.
C’est indispensable. Mais ce n’est pas suffisant. Ce serait ne faire que la moitié la plus simple du travail.
Il est primordial, à échelle de temps plus longue, de faire un examen et une remise à plat globale.

La question qu’il faut se poser est alors: « Supposons que je démarre ma pratique aujourd’hui; sans autre historique que l’expérience que je garde dans mon esprit. J’ai toutes possibilités pour mettre en place ma pratique tel que je le souhaite. Qu’est-ce que je mets en place? »
Cette dernière étape constitue la transition entre deux cycles d’amélioration : elle clôt la pratique précédente, améliorée autant que possible, et ouvre la version suivante, que l’on affinera à son tour jusqu’à la prochaine remise à plat.

Sources
Chris Argyris, « Teaching smart people how to learn », Harvard Business Review, vol. 69, no 3, mai 1991 et sur Wikipedia.
